Drôles de têtes
Publié le 31 Mai 2012
Partout où nous avons voyagé ces derniers mois, il est un arbre dont la silhouette est apparue immanquablement, à la ville comme à la campagne. L’arbre têtard, pollarded tree en anglais, a été beaucoup évoqué, surtout dans les contrées méditerranéennes : arbol descabezado en Espagne, albero capitozzato en Italie, κουριζόμενα (kourizomena) en Grèce…

Chênes "Kourizomena" dans un champ de blé, Grèce (Photo : I. Ispikoudis)
Partout on retrouve la même technique d’exploitation : l’arbre est coupé au niveau du houppier, ou après les branches maitresses, pour exploiter les futurs rejets. La plupart des feuillus peuvent être taillés de cette manière, les conifères le sont très rarement. La pratique date du moyen âge, au moins. De nos jours elle est couramment employée pour gérer les arbres « citadins ».
Têtard en bord de canal, Pays-Bas
Notre séjour en Grèce a été l’occasion de beaucoup parler des usages traditionnels de ces arbres. Chaque essence avait son utilisation préférentielle : le murier pour l’élevage des vers à soie, le frêne pour la production de fourrage, le chêne comme bois de chauffage, les fines branches du saule pour la vannerie…
Pour l’obtention de bois de chauffage, les bois à bon pouvoir calorifique comme le hêtre, le chêne, ou encore le charme étaient transportées sous forme de charbon ou en fagots.

Association de muriers et pâtures - Vieux chêne têtardé - Grèce (Photos I. Ispikoudis)
La première taille d’un arbre têtard est réalisée plusieurs années après la plantation, pendant le repos hivernal, puis la taille est répétée de manière régulière, toujours au même endroit. La hauteur de coupe est aussi fonction de l’essence et de l’usage. Par exemple, un frêne en France, pouvait facilement être taillé à 6m de haut pour favoriser le tronc et l’obtention de bois d’œuvre, tandis qu’une hauteur de 2m en Grèce était plus adaptée à la collecte des feuilles et des branches destinées aux animaux.

Fresque datant de 1475 av JC. Taille de tilleul, Denmark national museum
Les feuilles et jeunes branches étaient autrefois souvent utilisées pour faire du « foin de feuille » qui pouvait être mis à sécher et stocké directement dans les arbres. L’importance de cette pratique a été très forte dans les zones sujettes à la sécheresse et donc à la pénurie de fourrage. Certaines recherches sont aujourd’hui menées pour déterminer la qualité de ce type de fourrage, particulièrement riche en tanins.

Description des techniques de stockage du "foin de feuilles" (Dessin : I. Ispikoudis)
Comme nous l’ont expliqué les chercheurs Grecs, les arbres têtards peuvent être maintenus en vie longtemps, pourvu que la taille soit poursuivie régulièrement. Ils se creusent en vieillissant, le cœur du tronc meure généralement en formant un terreau, mais le bois externe reste vivant et assure la circulation de la sève.

Vieil olivier creux tétardé, Grèce (Photo : I. Ispikoudis)

Si on arrête la taille d'un têtard, l’arbre reprend parfois une forme « libre ». Mais cet abandon est souvent préjudiciable et entraine la disparition prématurée de l’arbre : il se retrouve en déséquilibre, et des branches se fracturent. Il peut être possible de redémarrer la taille après abandon, selon l’âge de l’arbre et son type de bois, mais ce traitement est délicat. L'arbre têtard est de nos jours méconnu, tout comme les usages qui en étaient faits.
Arbres têtards abandonnés, Grèce (Photo : I. Ispikoudis)